mardi 24 Août 2004
 

La capitale rend hommage à ses libérateurs espagnols

LE MONDE | 24.08.04 | 12h38    MIS A JOUR LE 24.08.04 | 17h30
Ces vétérans de la guerre d'Espagne, soldats de la 2e DB, furent les premiers à entrer dans Paris.

"Aux républicains espagnols, composante principale de la colonne Dronne." Une plaque portant cette mention a été inaugurée, mardi 24 août, boulevard Henri-IV, par le maire de Paris, Bertrand Delanoë, en présence d'officiels espagnols, dont le président du Sénat, Francisco Javier Rojo, et le nouvel ambassadeur, Francisco Villar. Deux survivants de l'époque étaient présents : Luis Royo et Manuel Fernandez, engagés dans la deuxième division blindée du général Leclerc.

Car ce sont des Espagnols qui sont arrivés les premiers devant l'Hôtel de Ville, le 24 août 1944 au soir, en avant-garde de la colonne du capitaine Dronne, à qui Leclerc avait lancé son fameux : "Filez droit sur Paris, entrez dans Paris !" La capitale était alors insurgée depuis une semaine, les barricades bloquaient les Allemands, mais la situation pouvait dégénérer.

Le symbole est tellement fort : Paris libéré par la 2e DB de Leclerc, l'homme de Koufra, qui, depuis 1940, est l'honneur de l'armée française et le héros de la France libre. La suite est connue. Dronne rassemble deux sections de half-tracks de sa compagnie, la 9e - qu'on appelle "la Nueve" parce qu'elle est composée à 80 % d'Espagnols, une section du génie et trois chars restés célèbres, Champaubert, Romilly, Montmirail. Il fonce à travers la banlieue, pénètre dans Paris par la porte d'Italie et arrive place de l'Hôtel-de-Ville, à 21 h 22.

"SEÑOR, SOY ESPAÑOL"

Il n'existe aucun film de cet événement, à peine une photo de nuit du Montmirail. Des témoignages comme celui de Léo Hamon rapportent l'étonnement des occupants de l'Hôtel de Ville face à des soldats parlant en espagnol. L'historien Thierry Florentin rappelle la surprise du journaliste présent : "Pierre Crénesse, le reporter radio envoyé par (...) la radio clandestine du 37, rue de l'Université, radio de la Libération de Paris, tout feu et flamme, se met à interviewer, sur le parvis de l'Hôtel de Ville, ces "Français bien de chez nous, venus de si loin pour libérer la mère patrie"" et s'entend répondre : "Señor, soy español" ("Monsieur, je suis espagnol").

La "une" du journal Libération du 25 août 1944 relate l'arrivée du capitaine "Bronne" (sic) mais affiche la photo de son adjoint, le lieutenant espagnol Granell, accueilli par deux représentants de la Résistance. Ces Espagnols, engagés avec Leclerc, sont des républicains réfugiés en France depuis le printemps 1939, après la victoire de Franco. A Luis Royo, par exemple, on a laissé le choix : "l'expulsion vers l'Espagne franquiste ou la légion étrangère" ; il optera pour la légion. Après l'Algérie, puis le Maroc, il rejoint la 2e DB à Temara en 1943.

Le général Leclerc est bien content de trouver ces combattants espagnols, tout comme ceux des Corps francs d'Afrique. Ces centaines de soldats expérimentés ont suivi le commandant Putz, officier alsacien qui a combattu en Espagne dans les Brigades internationales et va commander le 3e bataillon de marche du Tchad - dont les compagnies comptent 30 % d'Espagnols, sauf la Nueve où ils sont majoritaires. Au total, 400 à 500 Espagnols intègrent la 2e DB.

En Angleterre, début 1944, ils vont baptiser leurs half-tracks de noms espagnols. Les anarchistes de la Nueve veulent en appeler un "Durruti", les communistes militent pour "La Pasionaria". Pour éviter les affrontements, les officiers espagnols tranchent pour les noms des batailles de la guerre d'Espagne : Teruel, Belchite, Guadalajara...

Le catalan Luis Royo goûte avec amertume la reconnaissance tardivement accordée : "C'est un peu trop tard, dit-il. Pour le 50e anniversaire, il y aurait eu plus de survivants. Aujourd'hui, nous ne sommes plus que deux Espagnols de la Nueve. Manuel Fernandez, qui a eu la légion d'honneur il y a deux ans, et moi, je viens de la recevoir par courrier..." Mercredi, il assistera aux cérémonies officielles à Paris, mais ne sera pas décoré ce jour-là, pas encore.

Michel Lefebvre

 ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 25.08.04